Varvara Dmitrieva : comment la photographie analogique devient un outil pour explorer le déplacement

Varvara Dmitrieva : comment la photographie analogique devient un outil pour explorer le déplacement

La relation entre la géographie et l’identité constitue un thème majeur de l’art contemporain, mais pour Varvara Dmitrieva, elle est également une réalité profondément personnelle. Née à Moscou en 2001, elle a grandi dans le mouvement plutôt qu’au sein d’un lieu fixe. Dès l’adolescence, sa vie s’est partagée entre la Russie, l’Italie et le Royaume-Uni. Cette expérience précoce de la navigation entre différentes langues, cultures et transitions constantes a profondément transformé sa conception du foyer, faisant d’une histoire personnelle de déplacement la base d’une pratique artistique singulière.

Aujourd’hui, travaillant entre le Royaume-Uni et l’Italie, Dmitrieva développe une œuvre composée de photographies analogiques de grand format, de sculptures et de performances de longue durée qui interrogent le poids émotionnel de l’existence entre plusieurs frontières. Plutôt que de considérer le passeport ou les limites géographiques comme des marqueurs définitifs de l’identité, son travail envisage le corps humain et la terre comme les véritables espaces d’appartenance. Les déplacements qui ont marqué sa jeunesse lui ont appris que la stabilité n’est jamais garantie par une carte, une conviction qui structure aujourd’hui l’ensemble de son univers visuel.

Pour donner une présence matérielle à ces idées, Dmitrieva s’éloigne des facilités du numérique et s’appuie sur des procédés photographiques historiques et exigeants. Entre 2020 et 2022, elle a mené une résidence de recherche indépendante à Photofusion, à Londres, consacrée aux techniques avancées de tirage analogique et à l’expérimentation à grande échelle avec les matériaux. En refusant l’instantanéité de la photographie numérique, elle privilégie des images monochromes fortement contrastées et riches en grain, suspendant volontairement le temps pour créer des œuvres qui semblent à la fois archaïques et tournées vers l’avenir.

Dans sa pratique, le processus physique de création possède une importance égale à celle de l’œuvre finale. Dmitrieva parcourt ses propres itinéraires migratoires afin de récolter directement dans le paysage des matériaux bruts tels que l’argile, la cire, les roseaux ou d’autres matières organiques. À la main, elle transforme ces éléments en figures monumentales pouvant atteindre trois mètres de hauteur ainsi qu’en masques complexes. Ces structures dépassent largement la simple fonction de costume ou d’accessoire : elles deviennent des foyers temporaires et transportables. En recouvrant les visages et en rendant ses figures volontairement illisibles, elle efface toute certitude géographique et permet aux formes d’exister en dehors des récits nationaux.

La profondeur de cette démarche a progressivement été reconnue sur la scène artistique internationale. Son parcours d’expositions comprend plusieurs présentations personnelles importantes, parmi lesquelles Figure From the Ancient Future à la Galerie municipale d’art de Limassol à Chypre, Rituals for an Unbordered Self au Royaume-Uni, ainsi que son exposition personnelle de 2025, Apparitions in the Time After Empire, présentée en France. Elle a également reçu plusieurs distinctions internationales, notamment le Prix spécial Superioritas Award en Italie et le Neatechni Award for Best Visual Art à Chypre.

En définitive, l’œuvre de Varvara Dmitrieva montre que lorsque le sol sous nos pieds demeure en perpétuel mouvement, l’acte de créer peut devenir une manière de construire sa propre fondation. Ses photographies incarnent un refus discret mais déterminé de laisser la mémoire disparaître. Elles nous rappellent que l’appartenance véritable n’est pas accordée par un territoire, mais qu’elle réside dans une forme de souveraineté intérieure, capable de survivre aux déplacements, aux frontières et au passage du temps.